Mon amour et ma rage

J’ai reçu une lettre de ma meilleure amie et camarade Maayke. Dans sa lettre elle répondait à une de mes lettres précédentes où je lui avais parlé de la résistance ici contre la « Machine à meurtre de l’État », à l’intérieur et à l’extérieur, et de ce qui me semble nécessaire à l’intérieur et à l’extérieur pour approfondir la lutte contre la peine de mort.

J’ai l’impression que durant les 30 ans depuis le rétablissement de la peine de mort en 1976, puisqu’ils prétendent avoir trouvé une manière meilleure et plus douce de nous assassiner par l’Injection Létale (comme s’il s’agissait d’une manière douce de tuer – Blasphème !), bien que nous ayons eu quelques victoires, la vérité est que le Mouvement Anti-Peine de Mort a rencontré un mur de briques dans notre lutte, que nous devons faire s’effondrer ou par-dessus lequel nous devons sauter.

Nous, en tant que Mouvement, avons montré que le système de Justice Criminelle est imparfait : plus de 122 personnes faisant face à un meurtre approuvé par l’État ont été libérées (dans de nombreux cas, grâce à des preuves ADN trouvées après leur condamnation) ; que de nombreux procureurs emploient des tactiques malhonnêtes – sortant des limites de la loi – pour obtenir des condamnations pour meurtre ; que de nombreux accusés pauvres ont été représentés par des avocats incompétents ; d’autres innocents ont été exécutés ; la police brutalise et torture des gens pour qu’ils avouent des crimes qu’ils n’ont jamais commis ; que certains tribunaux, y compris la Cour d’Appels criminels du Texas, se concentrent sur le processus – si les appels sont posés ou non à temps, par exemple – au lieu de la justice et des mérites de l’affaire. Nous avons attaqué la peine de mort du point de vue légal, politique, religieux, émotionnel, et après 30 ans la peine de mort existe toujours et les meurtres approuvés par l’État se perpétuent à une vitesse alarmante qui nous fait nous demander : Que faire de plus ? Disons simplement que puisque nous avons épuisé tous les autres recours devant les tribunaux, que nous reste-t-il que la résistance physique et non-violente contre une institution injuste qui continue de tuer et de créer davantage de victimes sous le masque de la justice ? Avec mes propres mots, c’est à peu près ce que j’ai dit à Maayke. Et, tout à fait sans surprise, elle a compris et a été d’accord avec moi.

Mon but pour le moment n’est pas de lancer le débat sur ce qui ne va pas dans le mouvement opposé à la peine de mort (bien qu’il y ait de nombreuses choses qui ne vont pas et doivent être examinées). J’ai parlé de ceci ici pour partager ma conversation avec Maayke, et pour exprimer dans quel état j’étais en lui écrivant. Entre autres, Maayke m’a dit dans ses réponses qu’elle sentait ma détermination à me battre avec force, qu’elle sentait presque l’adrénaline dans ma lettre. Comme toujours, cette femme, amie et militante extraordinaire et compréhensive me lit correctement – comme ne le fait personne d’autre.

Au moment où j’écrivais à Maayke, j’étais sur ce mode, ce mode de résistance où il est temps de la fermer et de résister physiquement. J’étais sur ce mode où je ressentais cette sensation de désirer pouvoir démanteler cette injustice par un seul acte de rage justifiée. Je suis souvent sur ce mode. Plus je vois cette « holocauste-provoquée-par-l’État », plus je résiste, plus mon être entier semble devenir résistant contre cette folie meurtrière. Il me semble que mon existence entière résiste contre ce génocide.

Il y a de nombreuses raisons pour lesquelles je résiste à ces meurtres approuvés par l’État, pour lesquelles je résiste contre les conditions de vie inhumaines, cruelles et inhabituelles du couloir de la mort du Texas. La raison principale ? L’auto-préservation. Il ne fait aucun doute dans mon esprit que si j’arrêtais, si je ne fixais pas des limites et ne m’élevais pas pour exiger le respect de mes droits humains, ma plus grande peur personnelle se révélerait : perdre tout sens de moi-même. Je refuse que cela m’arrive.

Je suppose que pour moi c’est comme ce que Anna Freud a dit dans un texte de psychologie que Maayke m’a envoyé avec sa lettre. Anna Freud, dans « L’usage de mécanismes de défense », a dit à propos de son concept d’anxiété unique que « Il ne s’agissait pas directement d’une tension instinctive conflictuelle mais d’un signal apparaissant à l’âge d’une tension instinctive anticipée ». Je suis d’accord avec ça parce que c’est ce que je ressens. Je suis dans l’aile E, section B, rangée 1, cage 21. Je suis dans une section où dans une des rangées, tous sauf trois d’entre nous ont des problèmes mentaux. Vous devriez voir cette folie… Travis Greene est un homme qui vit à deux cages de moi, dans la cage 19. Cet homme jure à longueur de journée que quelqu’un lui a volé son ADN. Que le FBI et la CIA ont volé ses enfants, et que l’ADN qu’ils lui ont volée est utilisée pour des recherches sur des cellules souche, et qu’ils font des enfants avec son ADN pour créer une race de soldats pour l’armée amérikaine, qui seraient en gros des super humains, supérieurs grâce à des manipulations génétiques.

Je ne doute pas que le gouvernement soit capable de faire une chose pareille, mais je sais que ce n’est pas le cas avec Travis Greene. Travis Greene est un individu extrêmement intelligent. Il me rappelle souvent le philosophe allemand Friedrich Nietzsche qui, je crois, a atteint une connaissance si grande qu’il a été émotionnellement incapable de la consommer entièrement. À cause de cela, il a perdu la tête et a glissé dans la psychose. C’est la même chose avec Travis Greene. Sa conscience des choses et la manière cruelle dont il est stocké dans le couloir de la mort ont eu raison de lui !

Travis Greene possède une âme sensible. Une âme magnifique emplie d’amour (j’ai entendu certaines visions magnifiques et pleines d’amour pour l’humanité à travers ses conversations avec moi de temps en temps, et d’autres fois dans ses délires adressés à lui-même dans sa cage). Travis Greene n’était pas fou quand il est arrivé dans le couloir de la mort. Il était physiquement en bonne santé et fort, mentalement brillant, très éduqué sur la loi, la politique, la philosophie, l’histoire, la psychologie et une variété d’autres sujets, s’exprimait bien, mais cet endroit l’a repoussé dans la coquille d’un ex-homme, dans une coquille de psychose, de psychose profonde dans laquelle il délire et parle tout seul à longueur de journée : il jure qu’ils ont des caméras dans sa cage, le filmant 24h/24 ; jure qu’ils pulvérisent en secret du gaz par le conduit d’aération pour le garder en état d’agitation et d’insomnie ; jure qu’ils piquent son pénis et son anus avec des objets et coupent sont pénis et son anus ; jure qu’ils le rendent perpétuellement inconscient avec des gaz ; jure qu’ils l’ont rendu inconscient, en secret, et ont inséré chirurgicalement des puces électroniques dans ses oreilles pour contrôler et surveiller ses pensées et que souvent le gaz le fait cracher à profusion. Il reste debout à sa porte à délirer et pester sur tout ça pendant au moins 10 ou 12 heures pas jour. Parfois il parle si vite qu’on dirait une langue étrangère que je ne peux pas comprendre, parce qu’il s’emporte. Il refuse de prendre ses médicaments pour sa condition mentale, et je sympathise avec lui pour ça parce que les médicaments n’aident en rien. Ils ne font que transformer une personne en zombie passif incapable de penser, passif et complice de sa propre oppression et de son meurtre approuvé par l’État. Parfois il est conscient de ce qui se passe. Et dans ces moments, vous en pleureriez si vous pouviez voir ses yeux marron ; ils deviennent innocents et émerveillés comme ceux d’un enfant, et son visage s’illumine avec le sourire que seul peut avoir un enfant de 4 ou 5 ans, et il parle comme un enfant dans ces moments-là. Et bien que ce soit douloureux de le voir dans cet état, j’aime aussi penser que ces quelques rares moments de conscience sont sa lumière, son âme se battant contre l’oppression et pénétrant l’obscurité de sa psychose de temps en temps, et que peut-être il finira pas gagner cette bataille.

Parfois tout est calme – même Greene (étonnamment) – et tout à coup, le silence est brisé par le bruit du rideau de douche de Greene courant vers la porte de sa cage et on l’entend commencer, « HEY ! FILS DE PUTE, POURQUOI VOUS ARRÊTEZ PAS DE M’EMMERDER ? J’ENTENDS LES MONITEURS DANS MES OREILLES SE DÉCLENCHER ! VOUS ESSAYEZ TOUJOURS DE M’OBSERVER ET DE SURVEILLER MES PENSÉES, ENFONÇANT DE LA MERDE DANS MA BITE, ENFONÇANT DE LA MERDE DANS MON CUL, METTANT DES PRODUITS CHIMIQUES DANS MES PUTAINS DE VÊTEMENTS POUR QUE ÇA ME DÉMANGE ET QUE JE CRAQUE, VOUS ESSAYEZ D’EMPOISONNER MON ADN POUR QUE JE NE PUISSE PAS FAIRE D’AUTRES BÉBÉS FORTS ET NOIRS, VOUS DÉCONNEZ AVEC MA BOUFFE, VOUS METTEZ DES CAMÉRAS DANS MA BOUFFE POUR METTRE DES CAMÉRAS DANS MON ESTOMAC ET M’OBSERVER ! CETTE MERDE SE COINCE DANS MA GORGE ET J’ENTENDS CE PUTAIN DE BZZZ…BZZZ…BZZZ… MAINTENANT J’ENTENDS CE PUTAIN DE BIP DE MERDE QUI VIENT DE TOUTES CES PUCES DE SURVEILLANCE AVEC LESQUELLES VOUS AVEZ VIOLÉ ET VIOLENTÉ MON CORPS (BIP…BIP…BIP…BIP…BIP) ! POURQUOI VOUS ME FOUTEZ PAS LA PAIX ET ME LAISSEZ PAS DORMIR ?! DONNEZ MOI DE LA BOUFFE DÉCENTE ! ARRÊTEZ DE TAPER SUR TOUT LE MONDE ! ARRÊTEZ DE M’AFFAMER ! ARRÊTEZ DE PULVÉRISER CE GAZ ! ARRÊTEZ DE ME VOLER MES BÉBÉS ET MON ADN ! ARRÊTEZ TOUTES CES PUTAIN DE COMBINES DE MERDE ! VOUS AVEZ FAIT LA MÊME CHOSE À MON PÈRE ET MON GRAND-PÈRE, ET MAINTENANT À MOI ! EH BIEN, VOUS NE ME TUEREZ JAMAIS !!! » Et il continue comme ça.

Même dans sa folie je vois son espoir, et sa volonté de résister. Parfois, écouter tout ça me donne les larmes aux yeux, des larmes de tristesse et de douleur, et des larmes d’amour et de rage : de l’amour parce que j’ai mal, parce que j’aimerais pouvoir tout résoudre, sa torture et sa douleur aux mains de l’état qui l’ont poussé dans cette psychose. Et de la rage parce que parfois je me sens impuissant de ne pouvoir rien faire, et pourtant de la rage face au fait que tant que cette oppression et ces meurtres existeront et continueront à se perpétuer, je continuerai à me battre, car je refuse de perdre mon sens de moi-même. Cette oppression et ces meurtres provoqués par l’État sont inacceptables car l’oppression et le meurtre ne font qu’ajouter de l’oppression et des meurtres. Ainsi, je continuerai à AIMER et à être ENRAGÉ ! Pour la paix, l’amour, la justice et la solidarité dans ce monde.

Certaines personnes, en lisant ceci, se diront peut-être que je suis en colère. Lorsque je parle de révolution, il s’agit parfois d’une pensée colérique, mais la révolution n’est rien d’autre que le changement. Nous désirons tous le changement ; le changement peut venir d’autres moyens que la violence. Agir violemment en tuant ou opprimant des gens signifie abandonner l’espoir l’un dans l’autre, et pour vivre ensemble nous ne devons jamais cesser d’essayer. Les sociétés sont faites pour maintenir le plus grand bien pour le plus grand nombre de personnes. Mais nous oublions souvent tous les autres, et si nous faisons ca, nous nous séparons encore plus les uns des autres et mettons en danger notre croissance en tant qu’êtres humains.

En partageant mes expériences et réalités ici, j’espère vous aider à comprendre. Tout comme, en lisant les expériences des autres, cela m’a aidé à bien mieux comprendre les miennes en tant qu’être humain et comme Latino dans ce pays.

Certains de mes écrits expriment la colère commune aux prisonniers, à tous les peuples opprimés dans le monde libre, en prison et dans le couloir de la mort, mais la colère n’est jamais une mauvaise chose si elle vient de quelque part, et même lorsque nous ressentons de la colère, elle naît d’un sentiment aimant. Il est difficile d’être troublé à cause de quelque chose, à moins de commencer par apprécier cette « chose ». Si vous vous mettez simplement en colère à cause de la couleur de la peau de quelqu’un, sa classe sociale ou son sexe et désirez les opprimer et les assassiner – dans ce cas, c’est de la haine.

Je ne peux qu’espérer qu’en lisant mes écrits, ainsi que ceux de mes camarades, vous gardiez l’esprit ouvert. Pensez à ce que vous savez des luttes des opprimés de ce monde et essayez de les relier à nos propres luttes. Si vous faites ça, j’espère que vous ressentirez ce que j’ai ressenti lorsque j’ai écrit ces textes, ainsi que ce qu’ont ressenti mes camarades en écrivant.

Amour et Rage !!!

Gabriel Gonzalez

D.R.I.V.E.

DEATH Row INNER-COMMUNALIST VANGUARD ENGAGEMENT

 

 

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