Mon precieux ami souffre... par Mike Peloso

Récemment, mon camarade et âme-amie m’a demandé de décrire comment nous, en tant que supporters et amis de l’extérieur, ressentons la souffrance de nos amis et membres de notre famille entre ces murs du couloir de la mort. Il a dit que nous n’avons pas l’habitude de véritablement exprimer nos propres sentiments de douleur à propos de la manière dont ils sont traités par le système. En tout cas, nous ne l’écrivons pas et ne le rendons pas public… ce sont toujours nos camarades qui le font. Leurs histoires, leurs comptes-rendus de protestation et leurs poèmes sont sur ce site. Et chacun de ces écrits est puissant. Certains rendent vraiment clair ce qui se passe à l’intérieur. D’autres sont faits de mots qui sondent tant d’émotions de toutes sortes qu’ils touchent véritablement nos cœurs.

Lorsque mon précieux ami m’a demandé pourquoi nous n’exprimons pas nos sentiments au monde, je me suis moi-même posé la question. Et je l’ai posée à mes collègues qui soutiennent DRIVE. Leur réaction a été la même que la mienne… nous n’en sommes pas vraiment arrivés au point d’écrire, mais certains ont également dit : « Que ressentirait mon camarade et ami si je parlais explicitement de ma douleur ? Est-ce que ce serait un fardeau supplémentaire pour lui ? Qu’est-ce que ma douleur comparée à la sienne ? Rien du tout ! »

Bien sûr, c’est vrai… notre douleur est seulement une fraction de ce que nos camarades endurent mais d’un autre côté, cela peut également être une forme de soutien de partager nos propres sentiments de douleur et d’impuissance. En fait, j’en suis presque certaine. En plus, les gens à l’extérieur doivent savoir et comprendre profondément la portée du traitement inhumain de nos amis et de notre famille. Mon collègue Charles a écrit un article puissant sur la question…

Lorsque les protestations du DRIVE ont commencé en novembre 2005, j’ai été avant tout impressionnée par l’énergie de tous les hommes impliqués. La force de leur vision, leur engagement envers la lutte qui se ressentaient dés le début, leur sérieuse préparation… J’étais si inspirée et reconnaissante d’être l’amie d’un soldat du DRIVE, mon ami, et plus tard j’ai été reconnaissante d’en faire humblement partie.

Ensuite, les protestations elles-mêmes ont commencé et, un à un, les camarades ont résisté. Lentement mais sûrement nous, à l’extérieur, avons reçu des descriptions vivantes de la lutte, des actions non-violentes et des représailles. Nous avons vu des vidéos de Recours à la Force et lu des comptes-rendus de protestations. Alors, le sentiment de gratitude était accompagné par le choc de cette réalité. Je me souviens d’avoir regardé la première vidéo. Tout d’abord, je sentais mon ami si fortement que je sentais moi-même l’adrénaline monter et j’étais sous le choc. Et blessée : « Ils le traitent comme un animal en cage… un animal qui a été défié et torturé auparavant. » J’avais envie de prendre le premier avion jusqu’au président des États-Unis, pour le secouer un bon coup et lui demander ce qui ne va pas chez lui… comme si je ne savais pas déjà que le système est insensé… croyez-moi, je le savais ! Mais faire face ainsi à la réalité de cette façon et sur ce sujet, là où mon cher ami en est la victime, c’est différent ! Aussi, si j’avais pu, j’aurais volé vers lui juste après avoir vu le président. Je voulais le consoler, lui dire que tout irait bien ! Eh bien, je ne pouvais pas faire ça… ce qui a entraîné stress, douleur, compassion… Oui, ressentir totalement et profondément ce qui se passe dans le couloir de la mort et ce que mon âme-amie et ses camarades ont subi, cela entraîne du stress émotionnel. J’avais envie de chasser ce stress en courant.

Ce qui m’amène à ma psychologie bien-aimée. Parce que j’ai réagi à ce stress de manière typique… non pas nouvelle pour moi, mais typique. De la manière dont la plupart des militants réagissent : en agissant ! C’est pour ça qu’ils sont militants : ils agissent lorsque quelque chose d’important en dépend ; ils ne supportent pas de ne faire rien d’autre que ressentir une menace ou une douleur… la douleur de quelqu’un d’autre qui est en fait la nôtre aussi, parce que nous sommes capables de ressentir la douleur d’autrui lorsqu’elle pousse notre propre petit panier de douleur à s’ouvrir un peu.

Et même, beaucoup d’entre nous peuvent ressentir la douleur d’autrui encore mieux que la nôtre… et ceci parce que nous avons trouvé des moyens puissants de ne pas ressentir le stress auquel nous ne pouvions pas faire face au moment où il nous a frappés. Nous avons trouvé des solutions intelligentes pour le gérer, pour pouvoir nous en sortir. Nous le mettons dans un petit panier et continuons à vivre nos vies. Mais lorsque ça s’est produit, nous avons développé ces tentacules sensibles à la douleur d’autrui.

Donc devenir militant est un boulot plutôt égoïste… cela nous permet de revivre et donc de traiter d’anciennes douleurs en ressentant celle de nos amis. Et ce que nous ne pouvions pas faire pour nous-mêmes, c’est-à-dire faire face à cette douleur et essayer d’y mettre fin, nous pouvons le faire pour quelqu’un d’autre ou pour une bonne cause. À cause de nos dynamiques psychologiques nous nous sommes mis à résoudre des problèmes activement (au lieu d’éviter passivement la réalité). Nous sommes devenus très motivés pour résoudre certains problèmes, même dans des cas où nous savons rationnellement que ce n’est pas toujours possible. Nous sommes devenus des travailleurs sociaux, psychologues ou militants… (n’oubliez jamais que rien d’humain ne peut être généralisé, mais c’est souvent le cas).

En tout cas, il s’agit de ma vérité. Bien que mes douleurs ne soient pas les mêmes que celles de mon âme-amie. Il s’agit de différents degrés de gravité. Mais tout de même. Je ressens sa douleur et je dois agir. Au moment où j’écris ceci, je me dis que ça pourrait très bien inclure aussi tous ces hommes à l’intérieur. Ceux qui ne peuvent s’empêcher de résister, d’agir. Ne rien faire équivaut à ressentir une douleur trop intense, insupportable, même. Ne rien faire peut rendre quelqu’un si dépressif que la vie (littéralement) commence à prendre fin. Ne rien faire peut transformer la douleur en haine. Cette haine peut être internalisée ou s’exprimer en actes… dans aucun cas elle ne peut être utile. C’est d’ailleurs pour ça que je pense que la résistance non-violente n’est pas seulement politiquement, mais également psychologiquement puissante.

Alors quand j’ai vu et entendu dire toutes ces choses sur la protestation et la manière dont mon ami était traité, je ne pouvais qu’agir, être active… C’est-à-dire… m’asseoir derrière mon ordinateur au début… pour commencer quelque part… pour faire ce qui doit être fait…

Je le fais encore et cela m’aide à ne pas devenir de mauvaise humeur en pensant à ce drame humain qui se déroule à Polunsky chaque jour de nouveau. Et il est juste de dire que ce n’est pas que Polunsky… ma propre prison, tellement plus humaine que celles des États-Unis, offre également sa portion quotidienne de malheur. Mais je peux demeurer heureuse et vivante parce que j’agis, parce que mon lieu de contrôle est intérieur. C’est bien connu en psychologie que les gens qui ont un centre de contrôle interne sont plus satisfaits dans la vie que ceux qui ont un centre de contrôle externe… est-ce que votre vie et ses évènements sont entre vos propres mains, ou vous trouvez-vous dans une situation où vous avez l’impression d’être à la merci de toutes sortes de facteurs extérieurs ? Dans ce dernier cas, vous êtes beaucoup plus vulnérable.

Et vous savez quelle autre chose j’admire tant chez nos courageux amis à l’intérieur : malgré le manque absolu de liberté, ils maintiennent un sens de contrôle interne. Ils ont trouvé des moyens de structurer leurs esprits et leurs actes, pour garder le contrôle, malgré les tentatives du système pour les contrôler… et c’est pour ça qu’ils gardent la volonté, l’amour et le désir de vivre… Je crois… je ne veux pas avoir l’air de penser que je sais tout…

Parce que diable je ne sais pas vraiment… Je ne peux pas ressentir ce que fait mon ami et j’aimerais pouvoir le faire pour un instant. Par solidarité, pour pouvoir atteindre une compréhension plus profonde. Je veux cela car parmi tous mes autres sentiments, il y a ma fascination à l’égard du système judiciaire américain, dans lequel il est possible que des hommes soient assassinés par l’état, où des hommes sont traités comme moins que des animaux, et tout le monde pense que c’est légitime. Où le système carcéral pousse les gens à humilier les autres, où les gardes ne peuvent survivre que s’ils acceptent de devenir des autorités humiliatrices, où la peur est réelle de simplement parler à une personne incarcérée, une personne ! Où seule la pensée en noir et blanc existe, littéralement et figurativement.

Encore plus, ça m’a toujours fascinée qu’un être humain puisse en attaquer un autre. Et je comprends et je ressens pourquoi… c’est encore une fois la douleur transformée en rage. Mais si l’agression et le meurtre sont si prémédités, j’ai du mal à comprendre cela. Je déteste ne pas comprendre quelque chose donc je redeviens active… j’essaie de développer mes connaissances pour pouvoir comprendre. Et mon ami me sourit lorsque je lui dis que je suis prête à étudier un peu plus de sociopolitique. Il pourrait avoir un doctorat en la matière. Et je suis heureuse d’apprendre des choses de lui et pas seulement de lui… j’ai été submergée par l’érudition de certains camarades, leurs articles et poèmes. Si seulement le monde pouvait voir cela !

Le monde peut le voir ! Aujourd’hui 15027 personnes sont passées sur le site du DRIVE ! C’est beaucoup, pas le monde entier mais un bon début. Je suis excitée. Tout le monde peut voir ce qu’est le DRIVE et la protestation. Et le mouvement grandit. Certains jours je suis réellement reconnaissante qu’il grandisse. D’autres jours, je dois avouer que je perds un peu la foi. Et j’ai du mal à admettre cela. Je ne veux pas que mon ami le sache. Je ne veux qu’aucun camarade pense qu’un supporter a des doutes sur la manière d’obtenir ce que le DRIVE recherche. Parce que tout le monde peut voir que mon précieux ami souffre. Tout le monde peut voir que des gens, des hommes, des fils, des pères, des maris souffrent et pourtant, où sont tous ces gens qui ressentent cette douleur ???? Où sont-ils ? Désolée, je dois avouer que ces jours existent. Cela doit arriver à mon âme-amie aussi. Mais Gabriel n’abandonnera jamais, alors qui suis-je pour le faire ?

Paix, Amour et Solidarité !

Dans la Lutte,

Mike Peloso

L’auteur de ce texte est une psychologue de prison Néerlandaise et soutient le mouvement DRIVE (http://drivemovement.org) dans le couloir de la mort du Texas, pour l’amélioration des conditions de vie en prison. Vous pouvez la contacter à M27@orange.nl.

D.R.I.V.E.

DEATH Row INNER-COMMUNALIST VANGUARD ENGAGEMENT

 

 

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