Une conversation dans la salle de jour
Je suis assis ici après le meurtre approuvé par l’État de Carlos Granados, en proie à un profond conflit interne : « émotion contre conviction ». J’ai l’impression d’être un raté. Laissez-moi vous expliquer.
Il y a 5 ans et demi, j’étais encagé dans l’aile B, rangée 1, cage 44, qui se trouvait juste en face de la salle de jour de la section D (j’ai toujours détesté ça parce que tout le monde peut voir clairement dans votre cage et pour avoir un peu d’intimité il faut mettre un rideau toute la journée). Ce jour-là j’étais en train de parler à mon voisin de l’époque, Kevin Varga, et on plaisantait pas mal. Il aime bien raconter des blagues toute la journée. Carlos Granados était dans la salle de jour pour sa récréation. Il m’a appelé et m’a passé un truc que quelqu’un d’une autre section m’envoyait. De là on a commencé à converser. Je ne connaissais pas bien Carlos du tout. Je ne l’avais vu que quelques fois et on se saluait toujours et se passait des trucs quand j’étais dans la salle de jour de sa section ou lui dans la salle de jour de ma section. À part ça, on ne se connaissait pas vraiment. Ce jour-là il commence une conversation avec moi (aujourd’hui je ne me souviens plus du tout comment on y est arrivés, sinon par le fait qu’il a simplement commencé à me parler d’une de ses ex-copines). Les relations intimes qu’on avait dans le monde libre et la manière dont elles se sont effondrées après notre incarcération et notre arrivée dans le couloir de la mort sont une expérience commune à la plupart des prisonniers, et dont ils parlent ensemble (un peu comme une nuit entre potes, mais en conversation). Je pouvais comprendre cette expérience dont il me parlait avec cette ex-copine en question. Ce à quoi je ne m’attendais pas, c’était un crime haineux. Je n’aime pas poser de questions aux gens sur leurs crimes parce que franchement, je n’aime vraiment pas savoir. Et ce n’est pas à moi de juger. Ils sont les seuls à savoir s’ils sont innocents, et ils sont les seuls à savoir pourquoi ils ont fait ce qu’ils ont fait s’ils sont coupables et l’admettent. Quoi qu’il en soit, ce n’est pas à moi de juger donc je préfère ne pas savoir. J’aime seulement connaître les gens parce que même la pire des personnes, ou plutôt la personne qui a commis le crime le plus haineux, possède également en elle la plus grande humanité. Et c’est ça que je recherche : l’être humain, pas un crime et un numéro de meurtre.
Pour faire court : Carlos m’a raconté comme il était bon pour sa copine, il la traitait comme il faut et avec respect, ne la trompait pas, rentrait chaque soir, payait les factures, etc. Il m’a dit que sa copine aimait le faire marcher pour le rendre jaloux. Sa copine de l’époque avait un enfant de 3 ans d’une relation précédente (vous qui lisez ceci, vous allez bientôt comprendre pourquoi je vous donne tous ces détails sur ce qu’il m’a dit).
Carlos m’a dit qu’une nuit il en a eu marre des jeux de sa copine. Elle venait de lui annoncer qu’elle était enceinte de lui. En ayant marre de la façon dont il prétendait qu’elle le faisait marcher, un soir, pour le rendre jaloux, il dit qu’il s’est tellement fâché qu’il est allé dans la cuisine, a attrapé un couteau, attrapé son petit garçon de trois ans et lui a dit qu’il allait la faire souffrir comme elle le faisait souffrir. Carlos a poignardé le petit enfant dans le cœur et l’a tué. Puis il a attaqué sa copine et l’a poignardée. Elle a survécu mais elle a fait une fausse couche. (C’est ce que Carlos m’a dit ce jour-là, il y a 5 ans et demi.)
Bien que je comprenne assez bien comment la plupart des gens peuvent se retrouver embarqués dans des trucs dingues et pourquoi, quand il m’a dit ce qu’il m’a dit, tout ce que j’ai ressenti c’est de la douleur pour l’enfant, sa mère, et le bébé mort-né parce qu’il avait poignardé sa copine enceinte. Et j’ai ressenti de la colère et de la haine. Oui, j’ai dit de la HAINE ! A ce moment j’ai ressenti de la haine pour lui. Je suis content qu’on n’ait pas eu le droit d’être ensemble dans la salle de jour, parce que ce jour-là nous nous serions battus à cause de ce que je ressentais. Je ne dis pas que ça aurait été bien, je dis juste ce que je sais être la vérité concernant ce que je ressentais à ce moment. Je me suis mis tellement en colère que je lui ai dit « mec va te faire foutre, t’es malade ! M’adresse plus un mot. Si j’étais dans la salle de jour avec toi je te casserais la gueule. » Je me suis éloigné de la porte de ma cage, j’ai remis mon rideau en place et je suis allé au fond de ma cage. J’avais mal, j’étais en colère. J’ai beaucoup pleuré ce jour-là à cause de ça.
Je ne pouvais pas arrêter de penser à ce qui avait dû passer par la tête de cet enfant quand ça lui est arrivé. Je ne pouvais pas arrêter de penser à la douleur qui a dû envahir sa mère quand elle a assisté à ça. Je ne pouvais pas arrêter de penser à ce qui lui a traversé l’esprit quand il l’a poignardée aussi et lui a fait perdre aussi l’enfant dans son ventre, même si elle a survécu pour témoigner contre lui. Je retournais sans cesse vers le petit enfant. C’était comme si quelqu’un m’avait fait remonter le temps, jusqu’à ce jour. Je pouvais voir cet enfant, sentir cet enfant. La douleur était la mienne (elle le sera toujours). Je haïssais Carlos d’avoir mis cette vision haineuse de torture dans mon esprit. Je ne voulais même pas y penser, mais je ne pouvais pas la faire sortir de ma tête. Je continuais à ressentir la peur du petit garçon, sa douleur. Je haïssais Carlos de m’avoir donné cette douleur. C’était peut-être sa manière de se débarrasser, ne serait-ce qu’un tout petit peu, du fardeau de la culpabilité sur son âme à cause de toute la douleur qu’il a causée. Il recherchait peut-être un peu de compréhension. Aujourd’hui je peux dire qu’à l’époque, j’aurais aimé pouvoir l’aider. Mais je crois que je n’étais pas assez fort ni mûr émotionnellement. Même aujourd’hui je me suis rendu compte que je ne suis toujours pas assez fort ni mature émotionnellement. Voilà pourquoi je dis cela, et voilà mon conflit interne dans lequel l’émotion se bat contre les convictions.
Durant la semaine passée, qui a mené à la date du meurtre de Carlos, j’ai eu des sentiments mitigés. D’un côté j’étais fermement décidé à protester contre son meurtre et j’avais passé la semaine à m’y préparer. Mais d’un autre côté je continuais à penser à ce qu’il avait partagé avec moi ce jour-là il y a 5 ans et demi. Je n’ai plus jamais parlé à Carlos après ce jour. Je l’ai revu plusieurs fois, mais je l’ai toujours ignoré (je ne lui ai même jamais adressé un regard).
De la colère ! Je ressentais de la colère. Même si logiquement je peux me dire que (même momentanément) il avait dû se trouver dans un état de psychose profonde ou quelque chose dans le genre pour faire quelque chose de si haineux, émotionnellement je ne pouvais pas traiter la chose de manière à ressentir de la compassion pour Carlos. J’ai donc essayé de simplement ignorer mes émotions et de m’en tenir à mes convictions sur le fait que tout le monde a le droit de vivre et que personne n’a le droit de jouer à Dieu et de prendre une vie. Mais comme ma chère âme-amie Maayke m’a dit une fois : « Les émotions ne sont pas toujours rationnelles ». C’est si vrai.
Le jour du meurtre de Carlos j’étais toujours prêt. Je me suis endormi en attendant d’aller à la douche.. On m’a réveillé pour la douche, je me suis levé et j’y suis allé. Je me battais toujours avec moi-même. Je n’arrivais pas à me débarrasser de la colère. Je n’arrivais pas à me débarrasser des images de ce que Carlos m’avait dit sur ce qu’il avait fait. Je ne pouvais pas ressentir de compassion. Vers la fin de ma douche, j’ai décidé de ne pas protester. Je n’avais pas ce qu’il fallait. Je ne pouvais pas forcer ce que je ne ressentais pas. Je me sentais mal à cause de ça aussi, mais émotionnellement, j’étais toujours en colère. J’ai marché jusqu’à ma cage.
Tout le reste de cette journée et cette nuit j’ai été agité à force de ma châtier moi-même. On dit que l’inaction est l’acceptation de l’oppression. On dit que l’inaction est la participation à notre propre oppression. Ce sont les mots qui m’ont tenu compagnie toute la nuit, toute la journée hier, et qui continuent à me hanter en ce moment même. J’ai l’impression d’avoir échoué parce que je n’ai pas protesté contre son meurtre. Ce n’est pas que je voulais qu’il meure. Non, vraiment pas. Mais j’étais en colère et je ne pouvais pas ressentir la compassion nécessaire pour protester contre son meurtre, alors que je n’avais aucun droit de le juger.
J’ai entendu des gens dire que soit on est pour la peine de mort soit on est contre. J’ai toujours été d’accord avec ça. Cependant, j’ai découvert que l’aspect émotionnel de la question n’est pas toujours noir et blanc ; il y a des zones grises qui se mettent en travers du chemin même de ceux qui sont contre la peine de mort.
Ce matin (11/01/07) je suis allé en récréation dans ma section. Le camarade Rob Will et Randolph Greer sont voisins et leurs cages sont situées juste en face de la salle de jour. Je leur ai parlé de mon conflit interne. Rob a suggéré que j’écrive sur la question. J’en avais déjà l’intention. On en a parlé mais seulement brièvement parce que je devais continuellement passer des choses à des gens et le temps a filé trop vite. Mais en gros, ils ont tous les deux conclu la même chose : il faut parfois lutter, mais soit nous sommes contre la peine de mort, soit nous ne le sommes pas. Il n’y a pas de juste milieu. Pour moi il n’y a pas à en débattre. Je suis contre la peine de mort, point final. Cependant, bien que je n’aie pas désiré la mort de Carlos, j’ai échoué (d’après moi) parce que je sentais que j’aurais dû protester contre son meurtre et je ne l’ai pas fait parce que j’ai laissé mes émotions se mettre en travers du chemin de mes convictions. C’est une expérience que je n’oublierai jamais. C’est une expérience qui m’a aussi fait comprendre que je ne me laisserais plus jamais échouer parce que je préfère vivre avec de la colère émotionnelle que de vivre avec une conscience coupable d’avoir transgressé mes propres convictions et la lutte.
J’ai peur d’admettre ce que je suis en train d’admettre ici. Mais c’est la vérité. Et je voulais la partager parce que je pense que ça aussi, ça fait partie de la lutte contre la peine de mort, du drame humain, tomber de faiblesse pour se relever plus fort, ça fait partie de la douleur ouvrant votre cœur à plus de sagesse, d’amour et de compassion. Malgré ma colère, je souffre que Carlos ait du être exécuté (ils n’avaient pas le droit de prendre sa vie). Et je souffre pour sa famille qui est maintenant une victime de la peine de mort. Ce qui est triste dans cette histoire, en-dehors du fait que lui et sa famille soient devenus des victimes de l’État, est le fait qu’il ait fallu en arriver là pour que je trouve de la compassion pour Carlos.
Pour finir je veux également dire que j’écris ceci pas seulement pour montrer mes failles en tant qu’être humain, mais aussi parce que j’aimerais savoir qui d’autre se bat parfois avec ce même conflit que j’ai au à propos de Carlos ? Je ne demande pas ça pour juger. Je demande simplement parce que je comprends maintenant que cette lutte n’est pas toujours noire et blanche, et je crois que lorsque nous parlons de ces choses elles cessent d’être plus fortes que nous. Cela nous permet de nous rendre compte que nous ne sommes pas seuls dans cette expérience que l’on appelle la Vie et être un être humain. Que nous puissions nous étendre au-delà des échecs de l’homme, reconnaissions les nôtres – et vivions en visant à changer les choses là où nos cœurs nous guident.
Debout !
Gabriel Gonzalez
D.R.I.V.E.
DEATH Row INNER-COMMUNALIST VANGUARD ENGAGEMENT

